Paroisse Saint Loup


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Homélie pour la Solennité de Tous les Saints

D 1er novembre 2020 église Saint Jean-Baptiste de Vif

Des saints en multitude, une seule Église

Les jours saints du 1er puis du 2 novembre nous font célébrer chaque année le mystère même de l’Église. Pour nous qui réduisons si souvent l’Église à sa réalité institutionnelle, quel émerveillement ! C’est comme si l’iceberg tout entier se dévoilait à nos yeux éblouis. Ces fêtes déchirent l’obscurité qui nous enveloppe et nous fait entrevoir « l’autre côté des choses ».
Voici donc que la liturgie ouvre nos yeux sur l’Église en sa triple dimension, sa triple réalité, sa triple manière d’exister : l’Église « militante », en son état de combat actuel qui, sur terre, chemine dans la Foi (Église de Pentecôte permanente) ; l’Église « souffrante », en son état d’attente qui, au « purgatoire », désire dans l’Espérance (Église de l’Avent transitoire) ; l’Église « triomphante », en son état de gloire qui, au ciel, règne en plénitude dans la Charité (Église de la Pâque éternelle). Les deux premières n’ont qu’un temps, elles acheminent vers la dernière, qui seule subsistera éternellement. Espérance et Foi passeront, combat et attente disparaîtront. Ne restera que la gloire : l’irradiation finale de la charité. L’Église glorieuse n’est pas uniquement à venir. Notre avenir existe déjà. Ce sont les anges et les saints déjà rassemblés, en notre nom à tous, et comme en avant de nous, au cœur du Père, du Fils et de l’Esprit.
En ces deux jours, nous, Église en marche, nous regardons notre avenir à tous, le 2 novembre, vers ce temps béni d’ultime guérison par l’amour, où nous passerons sans doute tous. Mais, d’abord et avant tout, le 1er, en direction de cette Cité sainte vers laquelle tend notre existence à chacun, toute l’histoire de l’humanité et toute l’explosion du cosmos, depuis le chaos, le tohu-bohu des origines.
Ainsi, la liturgie nous tourne vers ce qui vient, vers ce qui approche, vers ce qui nous attend. Désormais, nous savons où nous allons. Nous sommes orientés : tournés vers ce soleil levant qui, à l’horizon, se lève… Notre route en reçoit son sens, sa direction et sa raison d’être. En regardant les saints, nous savons qui nous serons demain. Nous voyons l’humanité telle qu’elle sera demain : toute rachetée, toute glorifiée.
« Jérusalem, lève-toi, tiens-toi sur la hauteur ! Regarde vers l’Orient, vois la joie qui te vient de Dieu ! Voici : ils reviennent, les fils que tu vis partir, ils reviennent, rassemblés du levant au couchant, sur l’ordre du Saint, jubilants de la gloire de Dieu. Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, revêts pour toujours la beauté de la gloire de Dieu ! » (Baruch IV, 36 – V, 1)
Ces trois « espaces » ou « temps » de l’Église sont inséparables. Ils forment une seule et même Église. Depuis que Dieu a déchiré les cieux pour se faire le cœur de sa Création, bébé dans une grotte, depuis que les anges ont chanté que la gloire de Dieu était devenue la paix des hommes, et vice-versa ; depuis cet instant, toutes les barrières entre terre et ciel ont été anéanties. Rideau de fer démantelé, chiens policiers devenus agneaux, no man’s land changé en vergers. Depuis que le ciel est descendu sur terre, et qu’il y demeure en permanence, toutes frontières ouvertes, il y a libre et constant échange entre les différentes « zones » de l’Église.
Tout ce qui se vit, se fait, en un point précis de l’Église, se répercute immédiatement ailleurs. D’abord à l’intérieur même de l’Église sur terre : mon péché fait baisser le niveau de sainteté de tous et spécialement de la portion d’Église où je vis, surtout si j’en suis responsable. Il peut freiner la marche d’un frère inconnu.
Mais aussi, et surtout, tout acte d’amour, tout geste de vie en entraîne d’autres vers l’amour et la vie, rapproche le monde entier du Père, l’ouvre davantage à l’Esprit et hâte la venue en gloire du Fils. Simplement parce que nous sommes un seul et même corps (c’est ainsi qu’un simple abcès au doigt peut rendre tout le corps fiévreux).
Mais à l’inverse, nous devons une partie de notre amour à quelqu’un qui, peut-être à l’autre bout de la planète, prie et offre pour nous, et que nous ne connaîtrons qu’au ciel. Si nous ne sommes pas plus enfoncés dans la fange du péché, c’est que d’invisibles mains nous soutiennent. Les actes d’amour des saints qui vivent sur terre sont à moi. Dieu me pardonne en les contemplant. Je puis les offrir à Dieu : « Voyant leur confiance, il le guérit. »
Cette libre circulation des biens spirituels, ce retentissement universel de tout ce qui se fait et de tout ce qui se vit dans le cœur de l’homme n’est rien d’autre que ce que l’on appelle la communion des saints.
Mais cette libre circulation du sang de l’amour traverse l’apparente frontière entre le visible et l’invisible. Nous pouvons vivre une intimité avec les anges, les saints et tous ceux qui nous ont précédés dans le Royaume. Ils pensent à nous, ils parlent de nous au Seigneur, ils nous soutiennent secrètement, ils nous conseillent ou nous consolent. Leur beauté glorieuse, leur amour en son apogée nous appartiennent aussi. Ne sont-ils pas nos frères ? Je veux bien parler de nos frères de chair et de sang, « sangtifiés » par la même chair et le même sang du même Jésus. Celui dont ils voient le visage, en plein soleil, et dont nous écoutons battre le cœur, en pleine nuit, c’est bel et bien le même : l’Unique.
Mais l’Église ne peut s’émerveiller de la splendeur de ses enfants déjà au terme de leur pèlerinage, sans immédiatement se tourner vers ceux qui cheminent encore, même si c’est déjà « de l’autre côté du voile ». Après nous être laissé éblouir par la joyeuse beauté déjà glorifiée de notre Église, nous serons saisis par la compassion même de Dieu, pour ces frères en état d’Avent, afin de hâter leur éternel Noël.
Grâce à notre humble supplication, cette année encore, une foule va passer de l’Église de l’Espérance à celle de l’Amour, de son Avent à sa Pâque. L’an prochain ils feront partie de ceux que nous fêterons, non plus le 2, mais le 1er novembre. D’année en année, la Toussaint englobe davantage d’amis de Dieu. Cortège aux rangs de plus en plus serrés. Foule qui, tel un fleuve, ne cesse de s’élargir aux dimensions de l’histoire. Et un jour, c’est nous qui en ferons partie. Ceux de la terre nous fêteront ! Comment notre cœur n’en éclaterait-il pas de joie ? « Debout ! Resplendis ! car voici ta lumière, et sur toi se lève la gloire du Seigneur ! Lève les yeux aux alentours et regarde : tous sont rassemblés, ils viennent à toi. Tes fils viennent de loin, et tes filles sont portées sur les bras. Alors, tu verras et seras radieuse, ton cœur tressaillira et se dilatera ! » (Isaïe LX, 1-5)

Père Thibault NICOLET

Références des textes liturgiques : Livre de l’Apocalypse VII, 2-4. 9-14 Psaume XXIII Première Lettre de saint Jean III, 1-3 Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu V, 1-12a